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Compte-rendu : Daron Acemoglu parle de robotique, d’intelligence artificielle et de l’avenir du travail

Nouvelles Institutions, organisations et croissance 28.06.2017

Alors que la société jette son regard vers l’avenir et sur les possibilités de l’intelligence artificielle (IA) et de la robotique, Daron Acemoglu, Boursier principal de l’ICRA et économiste, nous rappelle qu’il faut d’abord examiner le passé.

« L’histoire se répète », a dit Acemoglu, lors de la conférence David Dodge de l’ICRA, tenue à Ottawa le 13 juin dernier, devant une salle comble.

Acemoglu a cité un essai de l’économiste britannique John Maynard Keynes, publié en 1930, mais qui aurait facilement pu être écrit aujourd’hui.   

« Nous sommes affligés par une nouvelle maladie dont les lecteurs n’ont peut-être pas entendu le nom, mais dont on entendra de plus en plus parler dans les années à venir… notamment, le chômage technologique », a écrit Keynes. Il avait espéré qu’il ne s’agirait que d’une « phase temporaire de mauvais ajustement. »

Il y a deux types de technologie – les technologies de remplacement et les technologies habilitantes – et cette distinction est importante, car leurs effets sur le marché du travail sont très différents.

Le tout premier ordinateur connu était le mécanisme d’Anticythère, d’abord utilisé pour prédire la position des étoiles. On le considère comme une technologie habilitante, car il a permis aux astronautes grecs de l’Antiquité de faire des choses qui auraient été impossibles autrement. Les technologies modernes, comme la conception assistée par ordinateur requiert encore l’intervention d’un être humain, mais la technologie améliore la productivité et, en retour, les salaires.

D’un autre côté, les technologies de remplacement déplacent les travailleurs et diminuent les salaires. Par exemple, les premiers métiers à tisser électriques ont automatisé le tissage et ont éliminé le tisserand du processus de production.

Acemoglu dit que les technologies de remplacement n’entraînent pas toujours des effets négatifs. L’automatisation du travail peut accroître la productivité et réduire le coût des biens, comme les vêtements ou les voitures. Cela stimule la demande globale et enrichit tout le monde, dit Acemoglu, et les gens sont donc en mesure de dépenser davantage.
 
« En fait, nous ne devrions pas craindre ces technologies judicieuses, mais plutôt celles qui sont couci-couça. Elles remplacent des travailleurs, mais ne réduisent pas beaucoup les coûts. Si c’est le cas, vous perdez les travailleurs par l’effet de déplacement, mais l’effet de productivité ne change pas », dit Acemoglu.

Il reste à voir quel sera l’effet de nombreuses applications d’IA sur le marché du travail. Acemoglu a dit que l’IA ne remplacera jamais le cerveau humain, mais qu’elle va continuellement prendre en charge des tâches réservées jadis aux humains. L’automatisation fait déjà son entrée dans divers domaines, comme la planification financière et la préparation fiscale, ainsi que dans des applications plus créatives, comme les décisions en matière de mise en liberté sous caution. Parmi les emplois qui seront sous peu obsolètes, Acemoglu a parlé des spécialistes du télémarketing, les opérateurs radio, les chauffeurs, les travailleurs de chaîne de montage et les travailleurs de la construction. 

Alors d’où viendront les nouveaux emplois? Acemoglu a présenté un scénario optimiste et un scénario pessimiste. Il espère que les nouvelles technologies créeront aussi de nouvelles tâches qui entraîneront la création d’emplois hautement spécialisés.

« Quand les chemins de fer sont apparus et ont remplacé les calèches, il y a eu création d’un ensemble de nouveaux emplois associés aux chemins de fer : ingénieurs, conducteurs, spécialistes de l’entretien, financiers et gestionnaires. Tout comme quand les ordinateurs ont vu le jour et que nous avons créé un éventail de nouveaux emplois, comme les spécialistes de la radiologie informatisée, les ingénieurs informatiques et les développeurs de logiciels, ainsi que des versions très différentes de nombre des tâches qui étaient manuelles », dit Acemoglu.

Il craint que la croissance de l’emploi se concentre sur les emplois de service à faible salaire. Au cours des 35 dernières années, il y a eu un déclin « alarmant » des taux d’emploi et des salaires. Avec l’essor technologique des années 1980, les économistes ont observé une augmentation des emplois hautement spécialisés. Dans les années 1990, il y a eu croissance au sommet et à la base, mais le milieu a souffert. Maintenant, dans les années 2000, on observe une croissance de l’emploi seulement dans les métiers les moins spécialisés.

Les technologies habilitantes, comme la robotique et l’IA devraient se traduire par une augmentation de la productivité et des salaires, mais nous n’avons pas encore observé la chose, dit Acemoglu.

La réponse se trouve peut-être dans la façon dont la société s’est adaptée à la Révolution industrielle.

Des débuts de la Révolution industrielle, autour de 1760, jusqu’en 1850 environ, il n’y a pas eu en somme de croissance des salaires, malgré les changements technologiques rapides et l’adoption de la technologie en Bretagne. Par exemple, les premiers métiers à tisser électriques pouvaient produire du tissu beaucoup plus rapidement que les méthodes antérieures, mais la productivité globale et les salaires ont mis du temps à augmenter. Cela s’est produit dans la deuxième moitié du 19e siècle avec une adoption large des métiers électriques, des technologies complémentaires et des programmes de formation. Par-dessus tout, Acemoglu a signalé d’importants changements institutionnels. La Grande-Bretagne a fait ses premiers pas vers la démocratie pour finalement accorder le droit de vote à toutes les femmes et à tous les hommes. L’éducation universelle a été établie et les syndicats ont commencé à négocier les salaires pour protéger les travailleurs. Selon Acemoglu, des changements similaires pourraient être nécessaires aujourd’hui.

Quoiqu’il reste encore bien des choses à découvrir en matière de robotique et d’IA, Acemoglu a dit que la leçon fondamentale est claire : pour pleinement et équitablement tirer profit de la technologie, il faut un éventail d’investissements complémentaires.

Acemoglu explique que de plus amples recherches sont nécessaires pour orienter les politiques afin qu’elles puissent cerner les compétences importantes et la façon dont les organisations et les systèmes d’éducation doivent s’adapter.   

« Je crois que nous sommes vraiment au beau milieu de changements très transformateurs et la façon de composer avec ces changements est de mieux les comprendre, de réaliser des évaluations quantitatives fondées sur les connaissances relativement à leur effet actuel et futur éventuel, et de changer nos propres investissements, nos propres positions stratégiques, et nos propres institutions en fonction de ce portrait », dit-il.

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